1) D’une manière générale, pensez vous que notre influence sur le continent africain reste solide ?
Objectivement, il faut reconnaître que l’influence de la France en Afrique n’est plus ce qu’elle était il y a encore 15 à 20 ans. L’époque du « pré carré » et des réseaux Foccart est révolue. Faut-il pour autant le regretter et considérer que la France a perdu toute influence en Afrique ? Je ne le crois pas .La position française à l’égard du continent africain a évolué, plus souvent d’ailleurs par la force des évènements que dans le cadre d’une stratégie claire et précise, pour s’adapter aux réalités du monde d’aujourd’hui. Cette relation est progressivement devenue moins affective et plus rationnelle, évolution qui devrait se poursuivre et s’amplifier avec l’arrivée au pouvoir, d’un côté comme de l’autre, d’une génération d’hommes politiques n’ayant pas connu la période coloniale. Une relation de partenariat avec l’ensemble du continent s’est substituée à l’ancienne relation d’assistance avec l’Afrique francophone, ce qui a pu donner l’impression, ici ou là , que la France s’éloignait peu ou prou de l’Afrique. Je pense qu’il n’en est rien et qu’au contraire son audience s’est élargie en même temps que son implication dans les affaires intérieures africaines a régressé.
2) Etes vous satisfait du rôle actuel de la France en Afrique ?
Il m’est difficile de porter un jugement de valeur sur le rôle actuel de la France en Afrique, autre que celui du simple citoyen. Disons que la France essaie de faire de son mieux pour contribuer à la stabilité de ce continent si proche de l’Europe. Elle est par exemple l’un des pays européens sinon le pays européen qui consacre la part de son PIB la plus élevée à l’aide bilatérale et multilatérale au profit de l’Afrique. Mais son rôle demeure ambigu parce qu’elle continue d’intervenir militairement, certes sous mandat onusien depuis les conséquences politiques désastreuses de l’opération Turquoise, et maintient des troupes stationnées dans cinq pays d’Afrique francophone dans le cadre d’accords de défense . Datant des années 60 , ces derniers sont totalement obsolètes et inapplicables aujourd’hui comme l’a démontré la crise ivoirienne. Leur maintien ne fait que compliquer les choses et nuit à l’image de notre pays en Afrique et au plan international.
3) Vers quel objectif notre pays doit il tendre dans sa coopération avec l’Afrique ?
Outre le fait, comme je viens de le dire ,qu’il paraît hautement souhaitable de dénoncer ces accords de défense ou de les transformer en de simples accords de coopération , il faut que la France redéfinisse sa politique africaine. Paris a longtemps mis en avant la spécificité de la politique africaine, initiée par Jacques Foccart sous la présidence du général de Gaulle. Mais ce qui valait à l’époque, la France parlant et agissant en son seul nom, n’est plus concevable aujourd’hui où il faut au contraire agir de concert avec nos partenaires européens. Seule l’Europe, à tous points de vue, a aujourd’hui la taille critique pour dialoguer avec l’Afrique. C’est donc dans le cadre d’un partenariat euro-africain qu’elle doit dynamiser, que la France doit et peut aujourd’hui continuer à jouer un rôle influent en Afrique.
4) Selon vous, les conquêtes actuelles chinoises et américaines sont elles une menace sur les positions actuelles de la France ?
Je crois que parler de conquêtes est un mot un peu fort. Les Etats-Unis, depuis longtemps et la Chine, plus récemment, s’intéressent naturellement au continent africain compte tenu des ressources naturelles qu’il recèle. J’observe d’ailleurs que tout au long de ma carrière militaire la menace américaine a été présentée comme récurrente sans qu’elle se matérialise réellement. Washington a toujours été satisfait de laisser le rôle de « gendarme de l’Afrique » à la France et a simplement tenu à y défendre ses intérêts économiques (pétrole) et sécuritaires (soutien des Etats sahéliens dans la lutte anti-terroriste pour éviter le développement de « zones grises »). Certes, la politique de « World-shapping » conduite par le président Bush l’amène à rechercher des bases ou des pré positionnements en Afrique pour être en mesure d’y intervenir rapidement, au cas où, mais cela ne constitue pas nécessairement une menace pour les positions françaises. L’influence croissante de la Chine s’explique par ses besoins en matière premières et sa non appartenance au monde occidentale qui la protège de tout relent anticolonial. Il faudra néanmoins observer l’évolution de la relation sino-africaine dans la durée avant d’être sûr que Pékin puisse y prendre la place des Occidentaux. L’implication de ces grandes puissances en Afrique, outre le fait qu’elle est naturelle,à l’heure de la mondialisation, ne constitue pas une menace contre les intérêts français plus forte qu’à d’autres endroits du globe. En revanche, elle peut s’avérer dommageable pour le continent africain lui-même quand s’opposent des intérêts contradictoires comme c’est le cas dans la crise du Darfour où le soutien de la Chine au régime de Khartoum a empêché de mettre un terme rapide à des attaques génocidaires.
5) Si vous aviez un conseil à donner notre prochain chef de l’Etat, que diriez vous ?
Ce serait prétentieux de ma part de vouloir donner un conseil au nouveau Président de la République ! Je note simplement que lors de sa première déclaration à l’issue de son élection, il a appelé de ses vœux une union de la méditerranée, jugeant qu’autour du bassin méditerranéen et de notre capacité collective à y instaurer et y maintenir la paix, se jouera l’avenir des deux continents européen et africain. C’est plutôt de bon augure quant à l’intérêt que la France va continuer de porter à l’Afrique dans le cadre de l’UE.
6) Quelle nouvelle stratégie adopter ?
Je n’ai pas la prétention de pouvoir définir une nouvelle stratégie française en Afrique. A travers mes propos précédents , vous constatez simplement qu’il faut sans doute que l’Etat français s’y montre moins présent mais que la France y soit plus active. J’entends par là que l’appareil étatique, l’appareil militaire en particulier, doit y être moins visible ,car il n’est plus le meilleur vecteur d’influence. A une relation bilatérale essentiellement politico-militaire, devrait se substituer une relation multilatérale plus orientée sur la défense des intérêts socio-économiques et culturels. La défense de tels intérêts passe, comme en n’importe quel autre point du globe, par de nouvelles initiatives parapubliques ou privées, avec le soutien éventuel de l’Etat. Il s’agit , en Afrique aussi, de mener la bataille de la connaissance pour gagner ou protéger des marchés. D’autres structures sont plus aptes que les armées pour assurer cette protection.